Prévention des risques, gouvernement de la dangerosité entre psychiatrie et délinquance
Séminaire présenté par Olivier Doron
allocataire moniteur normalien à l’Université Paris 7—Denis Diderot, rattaché au REHSEIS
5 séances : mardis 11 mars, 25 mars, 8 avril, 6 mai, 20 mai de 18h à 20h
et le 22 mai de 18h à 20h avec la participation de Bernard HARCOURT, professeur de droit à l'Université de Chicago
Salle 237 C (2e étage, partie C) - Halle aux Farines
6 – 10 esplanade des Grands Moulins – Paris 13e
Après les études pionnières de Michel Foucault et de Robert Castel, les sciences humaines en général se sont étrangement mises à l’écart, des débats autour de la politique pénale, la gestion de la criminalité, et tout particulièrement du rapport entre psychiatrie et criminalité[1]. Dans le même temps, de nouvelles technologies de prise en charge (développement du suivi en milieu ouvert, placement sous surveillance électronique mobile, techniques thérapeutiques de prise en charge des individus violents), de nouvelles questions (omniprésence des troubles de la personnalité ou du comportement, brouillage de la définition du pathologique, développement de la catégorie de violences pathologiques, notamment sexuelles…) ont émergé, qui rendent pour partie obsolètes les analyses antérieures, et nous contraignent à essayer d’élaborer de nouvelles catégories qui puissent rendre compte de la complexité de la réalité de terrain.
Il s’agira, dans ce séminaire, d’ouvrir une réflexion sur ces questions. Face à de tels enjeux, la philosophie ne peut fonctionner seule. Nous lui associerons donc résolument les méthodes de l’histoire et des sciences sociales, en nous appuyant d’une part sur une recherche en cours concernant l’histoire des concepts et des pratiques qui ont servi à définir quelque chose comme un « individu anormal », d’autre part sur un travail ethnographique qui prend pour objet les pratiques de prise en charge des auteurs de violences sexuelles aujourd’hui.
Notre objectif principal consistera à repenser l’articulation entre psychiatrie et criminalité qui s’est opérée ces dernières années, au sein d’un dispositif qu’avec Michel Foucault, on caractérisera plus comme « sécuritaire » que « disciplinaire », intégré à un mode « libéral » de gouvernement des conduites. Comment la question de la dangerosité s’est-elle transformée, en s’articulant au problème de la prévention de la récidive ? Quelles techniques de gestion des comportements violents se sont développées pour traiter ce qui a été progressivement défini comme une « urgence » décisive ? On s’appuiera sur le cas paradigmatique des auteurs de violences sexuelles, dans la mesure où ils ont constitué une forme de laboratoire à partir duquel un certain nombre de mesures ont été expérimentées, avant d’être étendues à une population plus générale (ou en passe de l’être).
La question qui nous intéressera tout d’abord, pendant les deux premières séances, sera celle de la définition de l’auteur de violences « pathologiques » et la manière dont le partage entre sujet malade, irresponsable de ses actes, et sujet normal, s’est trouvé peu à peu brouillé par la catégorie de sujet anormal, dont les actions sont réputées pathologiques sans relever d’une maladie proprement dite. On s’intéressera, dans cette perspective, à la notion de troubles du comportement.
Pendant les deux séances suivantes, nous examinerons les transformations du problème de la dangerosité et la mise en avant de la prévention de la récidive. Le lien entre dangerosité, risque et prévention sera analysé dans un premier temps ; puis on s’interrogera sur la manière dont sont élaborés les facteurs de risque qui permettent de parler d’une « prédiction de la récidive ». Le problème central sera le suivant : que signifie prouver une dangerosité ? Est-ce que cela peut avoir un sens ? Quelle transformation du régime de preuves cela implique ?
Une ultime séance sera consacrée aux technologies de gouvernement déployées autour des individus dangereux ; on s’intéressera tout particulièrement à la mise en place d’un suivi en milieu ouvert et les problèmes qu’il pose aux diverses parties impliquées dans son fonctionnement. L’enjeu étant de penser ce que cela signifie de gouverner les comportements dangereux dans une économie des pouvoirs libérale, au sens où Foucault l’entend lorsqu’il élabore sa notion de « dispositif de sécurité ».
[1] Du moins en France, où la seule question qui revient régulièrement est celle de la prison. Dans les pays anglo-saxons, la situation est assez différente, comme en témoignent les travaux de McCullen, de John Pratt ou de O’Malley.