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Synthèse du séminaire 2006-2007

Rédigée par Dominique Lecourt

Séance de Guillaume Le Blanc

Pourquoi un philosophe doit s’intéresser aux questions de médecine ? Pourquoi un médecin ne peut pas ne pas s’intéresser aux questions philosophiques que lui impose la réflexion critique sur sa pratique de connaissance et de soin ? Des questions éthico-épistémologiques générales qui nous obligent, dans la médecine moderne, à distinguer le soin de la personne et le traitement de la maladie.

Guillaume Le Blanc proposait de distinguer trois concepts de guérison : un concept « populaire » qui tient la guérison pour une « preuve » de la santé, la capacité à « se relever » de l’agression de la maladie –conception qui induit dans la pratique thérapeutique les brouillages de la non-observance ; un concept lié aux traitements curatifs où la guérison est conçue comme entièrement produite par le traitement (et par rapport auquel le traitement des maladies infectieuses apparaît paradigmatique). Ce concept optimiste manifeste une grande confiance dans les processus vitaux ; enfin un concept  philosophiquement plus élaboré, qui fait valoir –spécialement pour le cancer- que la « guérison » (si elle existe) n’est que partiellement produite par le traitement et doit être conçue comme une « nouvelle allure de la vie ». Le livre de Jean-Luc Nancy – L’Intrus- a été plusieurs fois cité comme pour illustrer à merveille cette conception. Avec le cancer, l’intégrité corporelle reste mutilée.

Nous avons donc été amenés à distinguer soigneusement les rapports du médecin et du malade face à la guérison, auxquels il faut ajouter le rapport du guérisseur – et celui du malade au guérisseur.

Nous avons mis à l’épreuve la notion canguilhemienne de « rétrécissement des possibilités de vie » qui habite la notion de guérison même – au moment où pourtant elle semble en être le démenti. Nous avons scruté la notion de « vie malade », laquelle ne saurait se réduire à la vie biologique, mais est aussi une expérience existentielle dont une dimension psychique est essentielle, révélant de nouvelles dimensions de la vie. La vie malade, disait Guillaume Le Blanc, ce n’est pas la vie de la maladie dans le malade. Il y a une vie psychique propre du malade. Et les paroles de Nietzsche sont revenues plusieurs fois : « la maladie est un point de vue sur la vie ; lorsque la vie même est devenue un problème ».

Un aspect a été souligné aussi : un aspect proprement, inéluctablement psychique de la maladie n’est pas seulement souffrance (diminution), mais peut être jouissance aussi. Ce dont Freud prenait acte par l’idée d’une « fuite dans la maladie » ; parce que la maladie a pu conférer un sens à la vie de tel ou tel, il faut guérir d’avoir été malade. Ce qui ne va nullement de soi.

Deuxième aspect : le sentiment de la maladie ne disparaît pas avec la guérison. L’homme guéri a le sentiment désormais de la précarité de sa santé, sentiment que nourrit une angoisse (de la mort) perpétuelle. Mais aussi, on y a plusieurs fois insisté, l’homme guéri est susceptible d’un nouvel étonnement devant les valeurs de la vie (sur le fond de cette angoisse).

 

Séance de Patrice Pinell

Si l’on quitte le face à face du malade et de la maladie, du malade et du médecin, du malade et de soi-même pour envisager la réalité socialo-historique de cette maladie qu’est le cancer, on découvre des « attitudes » qui renvoient à des représentations du cancer liées à l’idée insupportable d’une mauvaise mort (« la longue maladie » qui entraîne une dégradation programmée du corps, des souffrances atroces, et une mort vite assurée).

L’histoire fait apparaître le cancer (depuis la Ligue en 1918) comme un fléau à combattre (tuberculose, syphilis, alcoolisme...) mais où le problème de la guérison se trouve au centre (c’est-à-dire que la simple hygiène sociale ne suffit pas). En réalité, l’action militante de la Ligue en vient à mettre en avant la notion de rémission qui vient se substituer à la première au cours des années 30. Tant est si bien que dans les années 50, on ne parle plus de guérison, mais de « survie à » (5, 10 ans…).

Séance de Guy de Thé

Guy de Thé usant de la comparaison avec la Chine (où l’on privilégie toujours le préventif par rapport au curatif), montrait à son tour les aspects culturels et spirituels, psychiques, de la guérison (difficiles à mesurer).

 

Séance de bernard devauchelle

Avec Bernard Devauchelle, on approchait de cette dimension mystérieuse par le phénomène de la défiguration dans les cancers de la face : on découvrait la monstruosité du cancer, qui défigurant, déshumanise, et provoque chez l’autre dégoût, rejet, abandon ; chez le patient lui-même des schémas corporels terrifiants ; se présentent d’étranges perceptions corporelles profondes et des distorsions sensorielles. Déconstruction véritable exacerbée par la thérapeutique. La monstruosité est comme aggravée par les médecins. « Tout homme qui souffre est de la viande » (Deleuze sur Bacon) – D’où les difficultés de la « défiguration » qui correspond à (l’impossible) réinvention d’une anatomie utile et qui doit conduire le patient à assumer une réidentification (sur la base d’un désir et d’une perte) – Le vocabulaire de la guérison ne peut pas correspondre, dans ce cas, à la brisure dont l’identité du patient à été affectée définitivement.

 

Séance de Robert Zi ttoun

Robert Zittoun nous a reconduit à notre point de départ par des références philosophiques (jusque là étrangères à nos réflexions : Alain Froment et Hans Georg Gadamer à côté de Canguilhem). La vie ne connaît pas de réversibilité, elle est toujours innovation (dans un sens ou un autre). Mais aussi en suivant les anthropologues (Laplantine) et sociologues (Herlizch) : une modification sociale - se soigner a pris valeur normative. Et face au médecin, le malade fait preuve d’ambivalence : il conteste le traitement en même temps qu’il s’y conforme. La négociation est devenue une pratique courante… Le cancer devait être envisagé dans ce cadre social (« la maladie honteuse qui conduit à une mort sans caractère romantique » au contraire de la tuberculose au XIXe siècle).

Robert Zittoun insiste à son tour sur la dimension psychique inconsciente des cancers, dimension qui vient à l’appui de la thème canguilhemienne : la guérison ne peut pas être un retour à l’état antérieur.

De là une attention nécessaire au taux de rémission, c’est-à-dire de disparition apparente de la maladie (abstraction faire de toute connotation religieuse initialement attachée à ce mot). Si l’idée de « guérison » existe dans l’esprit des médecins et des malades, il n’y a pas de guérison (au sens populaire du mot) Il y a savoir survie prolongée (vocabulaire militaire) mais ce n’est pas une assurance sur la vie, car cela ne dit rien de la qualité de vie –qualité qui peut être dégradée autant par les thérapeutiques que par la maladie même. Mais la notion de qualité de vie soumise à mesure est menacée de perdre sa valeur humaine dès lors qu’elle impose un point de vue statistique auquel le patient ne peut accéder pour lui-même sur lui-même. Le livre de Jean-Luc Nancy nous en apprend plus sur le bouleversement existentiel qui correspond à l’expérience de la maladie et de la thérapeutique.

Contre le « néopaternalisme médico-technique et scientifique » qui tend à se substituer au paternalisme traditionnel.

 

 

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